vendredi 30 mars 2018

Un Vendredi-Saint à Venise

À Saint-Marc en Venise

Il me semble que c'était hier et, cependant, deux années se sont écoulées déjà. C'était le Vendredi Saint 1912. J'arrivais de Budapest, par Trieste, à Venise, où je m'arrêtais avant d'aller à Rome.

Le temps rigide, la pluie constante et le manque de gondoles ne m'avaient presque pas permis de visiter minutieusement la ville; c'est à peine si j'avais pu admirer ses palais médiévaux, les lagunes vénètes aux paisibles ondes, et aperçu ses musées et ses Églises à l'impressionnante architecture et beauté.

De façon inopinée, sans que personne ne s'y attendit, le matin de ce jour-là –le Vendredi Saint–, fut exceptionnellement splendide. Le soleil brûlait sur un océan de feu. La brume se dissipa rapidement et les nuages s'évaporaient en spirales immenses; et le ciel, jusque-là brumeux et sombre, se présenta neigeux et resplendissant; puis, et peu à peu, il se changea dans un bleu clair, qui, lui, lentement, devint intense et si scintillant et magnifique que celui de notre ciel équatorial. 

Beau jour –me suis-je dit– ; et, comme si je craignais qu'un temps si splendide et inattendu disparût, je me suis empressé de diriger mes pas vers la place Saint-Marc, devant laquelle se trouve, comme dominant la ville entière, la très ancienne et célèbre Cathédrale du même nom. 

Qui n'a entendu parler de Saint-Marc de Venise ? Qui ne sait qu'elle est l'une de Cathédrales avec le plus de renommée de par le monde, -autant par son style modèle de grâce, par son ancienneté, qui date du IXème siècle, que, en somme, par sa magnificence et la royale pompe du culte qui y est célébré, spécialement pendant la Grande Semaine- ? Tout le monde le sait ou l'a entendu; cependant, toute célébrité ou réputation est devancée et excédée de loin par la réalité.

Quelle grandiose Cathédrale, en effet ! À peine je traversai le portique que j'eus à mes yeux quelque chose de semblable à une vision de cinématographe. Les tableaux succédaient les tableaux et les images s'enchaînaient, avec une explosion pléthorique d'éclats. J'en restai ébloui un moment, et, seulement après, peu à peu, je pus me rendre compte du magnifique ensemble d'harmonie et d'art qui se déployait à ma vue.

D'abord, j'admirais la paroi intérieure des murs, vieux et robustes, travaillée délicatement avec du stuc, sans doute pendant des années, et pailletée d'or pur, avec tant de patience et la touche du goût artisan, que l'on pouvait y contempler, comme en relief, de très belles mosaïques inspirées par la vie des Saints ou dans les mystères de la Religion....... ensuite, de superbes statues des douze Apôtres, en marbre, pleines de vie, avec les reflets du burin et des contours si fins, révélation du génie et orgueil des siècles....... puis, des Images, à l'huiles, chefs-d'œuvre des meilleurs artistes italiens qui s'y sont donnés rendez-vous pour concurrencer par les touches du coloris, des traits de lumière par des coups de pinceau....... poursuivant, le Dôme, garni d'étoiles dorées comme de clous....... le Baptistère en bronze....... le Crucifix de l'immortel Tintoret....... le carrelage en marbre de Carrare, lisse et satiné, telle la surface brillante des lagunes tranquilles..............


Dans l'ample vestibule du Maître-Autel, présidait à la solennelle Cérémonie de la Passion, le Patriarche de Venise, revêtu de riches habits noirs, accompagné de ses diacres -également parés pour l'occasion d'un rigoureux deuil-, l'un d'eux lui présentait la Sainte-Croix.

Commençait alors l'adoration du Vendredi-Saint, si solennelle et digne dans toute la Chrétienté. Puis lentement, d'abord les religieux et les prêtres, puis les laïcs et la masse des présents, vinrent, suivant grand ordre et avec une discipline admirable, se prosterner révérencieusement devant le saint madrier de la Croix; pendant que le Chœur, divisé en deux sections et composé probablement des meilleurs artistes de Venise, commençait à entonner les Impropères, qui sont de rigueur pour ce jour saint.

Les notes passionnées en la mineur de ce douloureux concert répercutèrent sur cette énorme enceinte, où une multitude pleine de foi regroupée, écoutait humble et émue les lamentations du Sauveur. Soudain, deux ténors, dont les voix étaient une complainte, commençant en ré mineur, progressèrent  jusqu'au mi, avec des variantes aiguës et graves, comme si elles eussent le fol acharnement d'exprimer la douleur sous toutes ses formes, l'immense douleur de Dieu abandonné des siens, méconnu des peuples et vilipendé par l'humanité.

« Populus meus, quid fecit tibi...
Ô mon peuple, que t'ai-je fait? ou en quoi
t'ai-je offensé ? réponds-moi... »

La vigoureuse voix des artistes atteignait son paroxysme; cette intensité n'était plus seulement une plainte, mais bien une supplique douloureuse qui frappait l'âme; qui se mourait lentement, entre torrents d'harmonie; qui agonisait, à la fin, par un triste et douloureux silence...........

¿ Est-ce que la nostalgie de la patrie, le dépaysement, influe sur la sensibilité ? Est-ce que le sentiment religieux est celui qui a le plus de pouvoir en l'homme ? Ou bien, est-ce que le souvenir fortifie et exalte les impressions passées ? Non, je ne le sais, et ne saurais dire... Deux ans ont passé depuis. Après cela, je me suis trouvé à l'Opéra de Paris, j'ai écouté Kubelík, admiré Sarah Bernhardt, applaudi frénétiquement Caruso, et, au théâtre Saint-Martin, dans la Capitale de France, je sentis s'embrumer mes yeux, devant l'interprétation de Cyrano de Bergerac. À Londres, j'assistai à Hamlet. À Rome, j'écoutai Perosi. À Madrid, j'eus des élans de sanglots devant Rigoletto. Et je restai saisi de l'effroi et confus quand j'écoutais les Nibelungen de Wagner à Berlin. Et à Vienne, mes larmes jaillirent au Théâtre Impérial, au solo d'un baryton hongrois qui chantait Aida. Est-ce que Verdi a quelque rival en tendresse et sentiment ? Deux ans ont passé. Mais jamais plus je n'ai senti d'émotion aussi intense et profonde que celle de cette journée à Venise, qui est restée imprimée en mon cœur.

« Qu’ai-je dû faire pour toi, que je n’aie point fait ?
J’ai pour toi, sorti frappé de mon fouet l’Égypte
avec ses premiers-nés, et tu m’as livré pour être
flagellé. J’ai marché devant toi comme une colonne
de nuée, et tu m’as mené au prétoire de Pilate.
Je t’ai fait boire l’eau salutaire du rocher,
et tu m’as abreuvé de fiel et de vinaigre.
Je t’ai élevé en déployant une grande force,
et toi tu m’as attaché au gibet de la Croix... Pópulus meus,
quid féci tibi... Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? en quoi t'ai-je contristé ? »

Et la voix passionnée des ténors vibrait claire et sonore dans la spacieuse église, toute endeuillée, et ornée des bandeaux en berne qui pendaient de la voûte au sol, entre des couronnes de myrtes, pelouse et palmiers des tropiques. La fumée de la myrrhe remontait encore en tourbillons devant le SAINT des SAINTS et de la profusion antérieure de lumières de cierges et des nombreuses ampoules électriques il ne restait plus rien; elles étaient éteintes. Uniquement, dans la coupole et l'arcade restait-il, peut-être encore, quelque chose de l'arôme des fleurs et du parfum de l'encens. Les impropères continuaient et le peuple, avec grande dévotion, poursuivait, adorant la Croix. Vraiment, il y régnait une ambiance de Foi et de sentiment religieux, de ferveur grave, qui élevait en esprit aux régions de l'infini et s'approchait de Dieu.

« Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? En quoi t'ai-je contristé ?
Réponds-moi... les chœur continuait avec grande inspiration et tristesse.
Est-ce parce que je t’ai tiré d’Égypte que tu as préparé une croix
pour ton Sauveur ? Quia eduxi te per desertum... Est-ce parce que,
durant quarante ans, j’ai été ton conducteur dans le désert, que je
t’y ai nourri de la manne et que je t’ai introduit dans une terre
excellente.... Quid ultra débui fácere tibi, et non féci...
Qu’ai-je dû faire pour toi, que je n’aie point fait ? Je t’ai planté
comme la plus belle de mes vignes et tu n’as pour moi qu’une
amertume excessive, car, dans ma soif, tu m’as donné du vinaigre
à boire et tu as percé de la lance le côté de ton Sauveur... Populus meus,
quid feci tibi ? Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? En quoi t'ai-je contristé ? Réponds-moi... »


Et la musique, et le chant, et le concert, et l'adoration de la Croix, continuaient, atteignant le sublime.  On aurait dit que la cérémonie prenait le reflet du Ciel. Jamais avant ce jour-là, je ne compris l'éminence du Christianisme. Et jamais ne me parut l'homme plus grand qu'à genoux devant Dieu. Ces impropères, d'un art si exquis et si magnifiquement interprétés, me parurent les lamentations du Seigneur, qui se plaignait à toute l'humanité. Et jamais comme alors je ne m'étais rendu compte du grand pouvoir de la Croix, de ce madrier saint, que tout un peuple embrassait révérencieux; labarum béni sous l'ombre duquel devra se mener la dernière et la plus acharnée bataille de la Vérité et de la Pensée !

Mon cerveau allait éclater. En quête de paix, je montai en haut de l'église. Et je pus alors contempler Venise, idéale, construite sur l'eau, avec ses rues -ou plutôt, ses canaux pleins de gondoles-, lesquelles gondoles, blanches comme des mouettes, allaient des lacs à la ville et de la ville aux lacs, patinant avec douceur sur la face argentée des ondes....... Les colombes de Saint-Marc voltigeaient par les tours des byzantines églises, s'arrêtant aux clochers et refrénaient leur vol devant la Place, pour se poser sur l'épaule des passants qui leur mettaient dans le bec des quignons de pain....... et reprenant leur envol, elles se perdaient à nouveau dans l'horizon sans limites dans les eaux.

Que le temps passe ! Cela fait déjà deux ans et il me paraît que c'était hier encore. Et de cela il ne me reste que le souvenir ! Sauf que la noble Venise, gentille Maîtresse des mers, cité des nombreux lacs et des belles gondoles, le soleil ardent d'Italie l'illumine, et la berce le doux va-et-vient des vagues que boivent ses palais, alors que mes souvenirs, mes mortes illusions et mes songes d'amour, naufragés dans les tempêtes sans calme de mon âme, ne sont éclairés que par ma douleur et bercés par la houle tumultueuse des larmes.

Venise ! Cité des lagunes et des gondoles... des colombes de Saint-Marc et des églises byzantines, unique au monde, je ne vous contemplerai, sans doute, plus jamais de nouveau !

Jamais ?



N. Merchán
Équateur, Avril 1914

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